Rencontré lors d’un point de presse en marge de la dernière étape du « Dzair Renault Trucks Tour », le président de Renault Trucks, Bruno Blin, accompagné du DG de Renault Trucks Algérie, Stéphane Harmand, a abordé l’avenir du constructeur français en Algérie à travers sa filiale et l’usine Soprovi.

Q : Peut-on savoir comment se porte Renault Trucks dans le monde dans une période secouée par une crise dans différents secteur?

Bruno Blin : Avant d’y répondre, il est important de remonter dans le temps et voir comment était Renault Trucks lors d’une période qui avait vu l’industrie du camion particulièrement affecté par la crise de 2008-2009, période durant laquelle avions pas mal souffert. Après, nous avons connu une période post-crise qui était marqué par pas mal de réorganisations et des expériences plus ou moins heureuses au sein du Groupe Volvo puis, à partir de 2016, on a décidé de repartir avec une nouvelle stratégie, celle d’être plus proches de nos clients et axée sur le relationnel en se basant sur nos produits, qui sont de très très bonnes qualités, pour supporter le business de nos clients. Cette approche nous a valu comme résultat un accroissement de nos ventes d’une manière importante aussi bien sur le camion que sur la pièce de rechange, on a noté une amélioration de la satisfaction clients, cela a engendré une amélioration de nos résultats financiers de manière significative. Cela l’a été durant une période de croissance car le marché en Europe a été quelque peu soutenu ces dernières années.

Actuellement, nous vivons non pas une période de crise mais plutôt un tassement du marché, nous sommes dans ce qu’on appelle un downturn ,un affaissement mais pas une crise comme celle de 2009 avec un marché totalement effondré. Nous abordons cette phase en baisse en étant plus fort qu’avant et c’est d’autant plus important de l’être face à une industrie qui subira les prochaines années une très forte transformation. Et Renault Trucks ainsi que le Groupe Volvo sommes confiants quand à la capacité de répondre aux nouvelles donnes du secteur comme le fait de répondre aux nouvelles normes de dépollution et réduire le taux de CO² de 15%, donc la consommation de gas-oil de 15% , et ça c’est un vrai challenge pour notre industrie. Renault Trucks a la chance de faire partie d’un groupe qui permet de partager les investissements R & D et bien sûr cela aura une conséquence sur les produits que nous auront à vendre en Algérie comme ça sera le cas pour toutes les avancées techniques qu’on aura à faire comme celle de la digitalisation, puisque tous nos camions sont connectés. Ceci nous permet de capturer des millions de données qui nous permettent d’offrir un service beaucoup plus efficace à nos clients avec des systèmes par exemple de maintenance prédictive, c’est-à-dire que nous arrivons à prévenir nos clients avant même qu’une panne arrive sur le camion et donc ça permet d’avoir un taux d’utilisation du véhicule très supérieur à ce nous avions avant. Donc c’est toute cette transformation qui va être importante.. Autre challenge, celui de l’électrification de nos motorisations, domaine dans lequel on est, avec le Groupe Volvo, assez en avance. Ça fait 11 ans que Renault Trucks est dans l’électrique, et nous avons plusieurs camions qui circulent, dont un camion de la nouvelle génération 100% électrique qui ramassent les ordures dans la ville de Lyon et nous suivons ça de très près et nous allons commercialiser des véhicules Type D, jusqu’à 26 tonnes, en full électrique à partir des années qui viennent.

Pour résumer, Renault Trucks a beaucoup progressé puisque, avec 8,7 %, nous gagnons des parts dans un marché mature ou il est difficile d’en grappiller et, faisant partie du Groupe Volvo, qui emploie 100,000 personnes dont 10 000 ingénieurs qui travaillent en recherche et développement dont bien sûr Renault Trucks bénéficie, cela nous a permis de traverser une période de baisse dans une situation plus forte et cela nous permet d’aborder la période de transformation de notre industrie dans de bonnes conditions.

Q : Cela fait six mois que l’usine Soprovi spécialisée est en activité, quel est le mini-bilan que vous pouvez en tirer ?

On ne peut faire un bilan que quand les choses sont finies et nous venons de commencer. Ce que nous pouvons dire c’est que nous avons facturé 450 camions et ce depuis le mois de juin, date de disponibilité des véhicules. Pour Renault Trucks, le marché algérien, sur lequel nous sommes présents depuis plusieurs années, est un marché très important et nous nous devions de continuer à proposer nos produits aux clients. Pour répondre à la réglementation locale, nous avons installé l’usine Renault Trucks avec un partenaire algérien (Groupe Souakri,NDLR) qui fonctionne avec environs 200 salariés en emplois direct ave un seul shift et 300 en postes indirects, qui est une véritable usine d’assemblage avec plus de 5000 composants assemblés et non pas à fixer des des roues uniquement.

Pour le taux d’intégration, on y travaille car il faut savoir que pour intégrer des composants locaux il faudrait trouver des fournisseurs ayant le savoir faire technique, répondre à des normes que nous devons valider car il y va de la sécurité et de la qualité des camions issus de Sorpovi. En tant qu’ancien responsable des achats du Groupe, la validation des composants prend du temps car nous ne faisons pas de compromis sur la qualité. Le niveau d’intégration est relativement faible mais il existe déjà à travers les 200 personnes qui travaillent sur l’assemblage des camions chaque jour.

Après, pour pouvoir intégrer, il faut du volume pour pouvoir industrialiser sur place la fabrication des composants. Notre objectif est d’aller plus loin dans l’intégration d’un tissu local, nous avons une équipe qui travaille sur ces sujets, avec des bureaux d’études, de manière très sérieuse. On devra également savoir pour quel type de composants il faut opter pour que cela soit viable, aussi bien sur le plan de la qualité que celui du prix. Il faut aussi comprendre que pour intégrer des fournisseurs, il faut aussi qu’on vende des camions et l’aspect marché et aussi important.

Nous sommes dans une économie de marché donc pour arriver à être compétitifs sur les aspects cout et qualité, il faut des volumes donc si on peut attitrer des fournisseurs automobiles européens ou des investisseurs locaux, pour pouvoir fabriquer des composants au bon niveau de prix et au bon niveau de qualité, bien sûr. C’est comme ça qu’on arrivera à le faire. Ce n’est pas uniquement pour l’usine de Renault Trucks. C’est en attirant et en créant un tissu et un réseau de sous-traitant qu’on pourra mettre en place une industrie.

Vous parlez de volume. C’est quoi le volume minimal qu’il faudra à un constructeur comme vous pour attirer ces sous-traitants ? Quel est le seuil minimal d’une usine pour servir de base d’exportation pour les pays limitrophes ?

Il n’y a pas de seuil limites. Ça dépend beaucoup des technologies. Si vous me dites, pour fabriquer une boite de vitesse, par exemple, combien il faut de boites de vitesses minimum. Ce que je peux vous dire c’est que ce n’est pas avec les volumes locaux qu’on arrivera à faire une usine de boites à vitesse. Parce que les investissements sont extrêmement conséquents et on n’arrivera jamais à être compétitifs. Il faut être clairs. Si vous me parlez de tôlerie et de pièces métal soudées, je pense qu’avec les volumes de Renault trucks, on pourra arriver à trouver une solution. Vous voyez, il n’y a pas de réponse unique. L’industrie c’est très compliqué. Si on parle de plasturgie, on va parler de moules et d’investissements lourds, donc là ça va devenir aussi beaucoup plus compliqué. Tout dépend de l’investissement de départ en fait. Il y a des études en cours. On investie pour aller investiguer et regarder les possibilité. Après on aura à faire ce qu’on appelle des business case. C’est-à-dire il faut regarder qu’est ce qu’il faudrait qu’on investisse, qu’est ce qu’il faudrait que nos partenaires investissent, qu’est ce qu’on pourrait localiser et encore une fois la qualité c’est clé pour nous. De quel niveau de validation nous avons besoin pour pouvoir intégrer cette pièce-là dans les camions que nous allons fabriquer ici en Algérie. Parce qu’encore une fois, il n’est pas question de prendre le moindre risque sur l’aspect qualité parce que nos client ne nous le pardonneraient pas.

Q : Si on comprend que l’usine Soprovi doit répondre au début à la demande du marché algérien, quelle est son objectif sur le long terme ?

Pour nous, l’usine Soprovi est importante avec un investissement important aussi bien financier qu’en ressources humaines avec un certains nombres d’ingénieurs, de techniciens et de spécialistes qui ont été mis en place pour lancer cette usine. Nous allons bientôt industrialiser le camion « D » dans quelques temps et qui est également un autre effort industriel. Encore une fois, le marché algérien est important pour nous, historique et sur lequel on veut s’implanter de manière forte et durable malgré ses hauts et ses bas.

Comme industriel que je suis, c’est important d’avoir de la perspective, de la stabilité, et c’est important pour pouvoir attirer les industriels et les investisseurs d’avoir cette stabilité et cette visibilité. La réglementation et la législation doivent être stable dans le temps car les changements en cours de route mettent en difficulté les industriels et c’est aussi valable pour faire de l’intégration et attirer les sous-traitants car nous devons les convaincre que le marché, la législation et la réglementation vont donner de la perspective et de la visibilité car autrement ils iront investir dans un autre pays. Pour l’usine Soprovi, on a une base, on peut faire 2000 véhicules avec un seul shift, donc on peut monter à plus en multipliant les équipes et répondre aux besoins d’un marché local en espérant que l’économie algérienne reprenne du dynamisme et j’espère qu’elle va en reprendre car l’usine a besoin de volume pour fonctionner au risque de se retrouver entrain de végéter et puis après pourquoi pas aller vers l’export.

Q : En parlant de ce point, comment voyez-vous le marché actuel algérien ?

L’aperçu que l’on en a puisqu’on vient de démarrer il y a 6 mois et vous voyez nous venons de faire une opération commerciale importante, on sent bien que les investisseurs (acheteurs de camions) hésitent un peu à investir. C’est un peu une forme de frilosité. Donc nous travaillons très très fort pour aller chercher des commandes, pour aller mettre en confiance les investisseurs. Le financement est aussi quelque chose d’important et il y a un certain nombre de difficultés aujourd’hui pour les investisseurs à trouver des financements. Donc il faut remettre de la fluidité dans le système mais le système a été bloqué pendant deux ans donc il faut le temps pour que le marché redémarre. C’est très difficile de vous donner une opinion sur le marché aujourd’hui compte tenu de toute ça.

Justement pour parler de cette opération commerciale (Dzair Renault Trucks Tour), est-ce que vous avez des feedbacks par rapport aux clients ?

Stéphane Harmand : Sur cette caravane qui était essentiellement destinée à deux choses, la première était de se reconnecter après un moment d’absence avec tous nos clients qui nous ont fait confiance jusqu’à maintenant et qui ont attendu nos produits avec impatience, mais aussi se rendre plus visible auprès des prospects. Cette caravane nous a permis en tout cas, d’une part, d’être visible, et d’autre part, de parcourir l’Algérie sur un peu plus de 3000 km, sur 23 jours avec 11 étapes, toute la semaine, weekend compris. J’étais à plusieurs de ces étapes et nous avons reçus 500 visiteurs au total. Ce qui était aussi très bien c’était de pouvoir leur montrer nos produits Made in Algeria, fabriqués localement avec les mêmes exigences de qualité qu’en Europe. Mais aussi, montrer notre offre de service, la plus large du marché, dont notre plan de maintenance personnalisé et sur mesure, les forfaits de maintenance et le contrat de maintenance Start & Drive ainsi qu’une très très belle série limitée, un C 500ch couleur sable. Nous en avons produit 40, tous vendus d’un seul coup avec un contrat de maintenance attaché. Je vous rappelle que la garantie sur la pièce de rechange est de 2 ans. On ne le dit pas assez. Toute pièce que vous remplacez sur un véhicule Renault Trucks est garantie 2 ans, que le véhicule soit encore sous garantie ou pas. Sur un véhicule de 5 ans, par exemple, qui vient dans une de nos concessions, on répare le véhicule, on met une pièce, elle est garantie 2 ans. Ça c’est exceptionnel.

On voulait aussi mettre à l’honneur nos concessionnaires et rappeler que nous avons le réseau le plus dense en Algérie avec 14 points de service et on a le réseau le plus professionnels également, même si nous pouvons nous améliorer. Nous sommes devant et nous ferons tout pour y rester.

Une très belle caravane où nous avons fait de très belles rencontres, j’ai personnellement adoré discuter avec les clients et c’est là qu’on voit, effectivement, comme tu le disais Bruno, ce qui se passe aujourd’hui. Nous avons des clients qui sont prêts à acheter, qui ont besoin d’acheter, qui ont besoin de renouveler leur camion et donc qui vont acheter dans l’immédiat. Nous avons facturé jusque-là, depuis le mois de juin, 450 véhicules, ce qui est déjà un beau résultat. Mais nos objectifs sont plus ambitieux mais quand on discute avec nos clients, ils attendent que l’économie reparte et ça peut repartir très vite, et quand on regarde on a à peu près 40% de nos clients qui se financent en leasing, ça veut dire que les banques, aussi, ont un rôle énorme à jouer avec nos clients.

Et là c’est la clôture avec nos clients grands compte, qui pourront toucher nos véhicules et faire des essais dans un petit circuit prévu pour l’occasion. Plusieurs personnes ont également assisté à nos ateliers où nous avons présenté nos produits dans les détails en allant aux types de boite de vitesse et à ce que pouvaient faire nos véhicules. Je rappelle notre gamme est composé de la gamme C transport, la Gamme K construction, et puis très prochainement nous assemblerons la gamme D distribution, 16 et 18 tonnes. Là aussi, de nombreux clients sont en attente de ces produits là.

En parlant de véhicules hors garantie, pouvez-vous nous dire le taux de fréquentation de ces véhicules dans vos ateliers ?

Stéphane Harmand  : Historiquement, mais c’est vrai partout, un véhicule hors garantie fréquente de moins en moins les concessions. Ici quand on regarde, je crois que notre réseau a réussi à fidéliser la clientèle et on commence à avoir une vraie chute à partir de 5 ans, quand on est bien sortis de la période de garantie. Ça c’est la première chose. Deuxième chose, nous sommes fortement touchés par la pièce adaptable. Effectivement certains clients pensent faire une bonne affaire en allant acheter la pièce à l’extérieur du réseau. C’est une erreur. Souvent ils ne tombent pas sur une pièce de qualité. En tout cas nous essayons d’avoir un rôle d’éducation de nos clients en les encourageant à rester dans notre réseau pour maintenir leurs camions à des niveaux de qualité importants et de façon à pouvoir demain revendre leurs véhicules à une valeur honnête. On voit souvent certains de nos clients grand compte qui sont fidèles de A à Z, vendre leurs camions à des prix, très proches de ceux où ils les ont achetés.C’est un gage de pouvoir maintenir son véhicule comme outils de production, outils de leur propre entreprise et demain un gage de pouvoir le revendre à un bon prix parce que soigné.

Sur la pièce adaptable. Est-ce que la pièce turque ou chinoise perturbe vos investissements ou sont un handicap pour votre développement ?

Bruno Blin : Alors, bien sûr qu’on préférerait vendre notre pièce à nous, mais avant de perturber nos investissements je pense que ça perturbe surtout nos clients qui vont monter des pièces qui ne sont pas fiables. Qui peuvent avoir des problèmes de sécurité pour les conducteurs ou pour les gens autour du camion. Qui peuvent avoir un impact sur la vie et la durée de vie des moteurs, puisque les filtres, et un certain nombre de composant peuvent avoir un impact négatif sur la durée de vie du véhicule et donc sur son prix de revente, comme expliqué par Stéphane. Donc bien sûr que nous on préfère vendre la pièce d’origine mais le grand impacte, il est aussi pour les clients qui achètent ces pièces-là.

Stéphane Harmand: En tout cas vous savez qu’il y a une sophistication de la clientèle poids lourd aujourd’hui en Algérie. On peut considérer qu’il y a 70% de patrons chauffeurs et puis 30% de structures sophistiqués qui se constituent en groupe de flottes de véhicules. On s’aperçoit que ces 30% tendent à s’agrandir, c’est-à-dire que des patrons chauffeurs se regroupent en structure, et prennent vraiment leur outil de production en considération et ils sont de plus en plus informés et ils savent très bien les risquent qu’ils prennent, notamment sécuritaires, en ne mettant pas une pièce d’origine et cela y compris l’huile et tous les fluides du véhicule.

Bruno Blin : Ce qu’il faut bien voir sur ce que vient de d’expliquer Stéphane c’est que ça rejoint le début de notre conversation sur l’intégration de fournisseurs locaux. Quand je vous dis que pour intégrer une pièce métallique, une pièce plastique, un composant quelconque dans nos véhicules, il faut plusieurs mois d’essais, il faut des validations de laboratoire, il faut valider les processus de fabrication. Il y a un nombre assez conséquent d’ingénieurs qui vont travailler sur ces pièces-là.

Alors, pourquoi nous sommes obligés de faire ça ? C’est parce qu’on sait très bien que c’est fondamental pour sécuriser la qualité et la fiabilité dans le temps. Pour la pièce de rechange c’est exactement pareil. Si vous mettez une pièce de rechange qui sort d’un petit atelier qui n’a pas été validé. Qui a été faite quelque part, pas avec les bons matériaux, pas avec les bons lubrifiants, pas avec les bonnes pressions, pas avec les bonnes températures et j’en passe, derrière ce sont des tas de problèmes de fiabilité sur les véhicules. Il n’y a pas de secrets. Si on le fait, car on ne le fait pas par plaisir. Ça coûte beaucoup d’argent mais il faut absolument le faire pour sécuriser la fiabilité et la longévité des véhicules. Et on est dans un domaine professionnel et les pros ont besoin d’un véhicule et qui marche.